Le numérique responsable s’installe depuis plusieurs années maintenant dans les stratégies des collectivités territoriales. Mais entre réduction de l’empreinte environnementale des SI et montée en puissance de l’intelligence artificielle, les chantiers se multiplient, avec des effets de bord pas toujours faciles à maîtriser pour des acteurs publics qui ont souvent l’impression d’être livrés à eux-mêmes. Avec des moyens humains et financiers particulièrement contraints, ils doivent trouver comment transformer les principes en pratiques, sans perdre de vue les besoins des habitants et les missions de service public.
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L’ampleur croissante des usages numériques dans les territoires donne une idée de l’enjeu. Selon le baromètre 2025 de l’Observatoire Data Publica, 74 % des collectivités de plus de 3 500 habitants utilisent désormais la donnée pour piloter des politiques publiques, alors qu’elles n’étaient que 40 % en 2022. Le même baromètre indique que 77 % d’entre elles ont par ailleurs engagé un projet d’intelligence artificielle ou prévoient de le faire prochainement. Pourtant, elles sont également nombreuses à bien avoir en tête les messages de l'Ademe, qui leur rappelle que les équipements et services numériques génèrent des impacts environnementaux tout au long de leur cycle de vie, de la fabrication à l’utilisation.
Si les acteurs publics ont appris à communiquer depuis longtemps sur l’amélioration des gestes individuels, ils sont désormais attendus beaucoup plus fortement sur les choix d’organisation, d’achat et de conception des services publics. Et notamment parce que le cadre réglementaire les pousse à structurer leur démarche. La loi REEN prévoit ainsi l’élaboration d’une stratégie numérique responsable pour les communes et intercommunalités concernées par le seuil de 50 000 habitants. Depuis 2026, les dispositions réglementaires précisent également la nécessité de dresser un bilan des impacts environnementaux du numérique et de ses usages sur le territoire, puis de définir des objectifs, des indicateurs et des mesures pour les réduire.
Mais comment traduire ces obligations en pratiques ? C’est à cette question qu’essaient de répondre depuis plusieurs années les travaux menés notamment par Les Interconnectés, avec des partenaires comme l’Institut du Numérique Responsable ou la Banque des Territoires. Leur guide méthodologique en dix étapes et leur outil d’auto-évaluation de l’empreinte environnementale du numérique visent par exemple à aider les collectivités à établir un diagnostic et à construire une feuille de route crédible. L’objectif est de replacer l’injonction au numérique responsable dans une politique territoriale plus large : les impacts du système d’information de la collectivité comptent, mais aussi ceux des services numériques proposés aux habitants et des projets déployés sur le territoire.
Les retours d’expérience montrent que cette mise en mouvement peut prendre des formes diverses. La Rochelle Agglomération a ainsi construit une feuille de route de sobriété numérique, présentée dans un retour d’expérience publié par l’Ademe en août 2026. La démarche s’inscrit dans l’objectif plus large de neutralité carbone du territoire à l’horizon 2040. Elle illustre la volonté d’inscrire les actions sur le numérique dans une stratégie environnementale globale, plutôt que de les traiter comme un sujet informatique isolé.
De son côté, la Région Grand Est a adopté une approche différente, qui cherche à structurer une communauté d’acteurs autour des enjeux du numérique responsable. Dans le cadre du programme Alt Impact, coporté par l’Ademe, le CNRS et l’Inria, la Région bénéficie d’un accompagnement pour développer cette dynamique. L’enjeu est de faire circuler les pratiques et de mobiliser les services au-delà de la seule direction informatique, sur laquelle il est souvent facile de se défausser. La fiche publiée par l’Ademe sur le sujet montre ainsi que l’organisation interne et l’animation d’un réseau d’acteurs constituent déjà des leviers d’action.
Face au contexte de démocratisation rapide des usages de l’IA par les organisations et les citoyens, les collectivités doivent étendre leurs actions à la question de l’intelligence artificielle. En la matière, elles sont confrontées à une double difficulté : identifier les cas d’usage réellement utiles aux politiques publiques et en encadrer les conséquences, qu’elles soient environnementales, sociales ou juridiques. Le boom de l’IA générative a nettement renforcé le besoin de gouvernance, notamment pour la gestion des données traitées, le travail à mener sur les relations avec les fournisseurs et l’importance des dispositifs de contrôle et de la décision humaine.
Face aux besoins croissants de réponses pragmatiques, Les Interconnectés ont donc également publié durant l’été 2026 un guide pratique consacré spécifiquement à la gouvernance de l’IA responsable. Issu d’un an de travaux collectifs, il rassemble quinze bonnes pratiques documentées par des territoires, en France et à l’étranger. Organisation interne, formation des agents, commande publique et évaluation des expérimentations figurent parmi les sujets abordés. Le guide entend ainsi fournir des repères concrets aux collectivités qui souhaitent maîtriser leurs usages de l’IA, tout en tenant compte du cadre réglementaire, notamment du règlement européen sur l’intelligence artificielle.
Reste à faire vivre ces orientations dans les services. Les organisations devront pour cela parvenir à mobiliser en interne. Un autre retour d’expérience montre comment la communauté de communes des Sablons a, par exemple, orchestré le travail de huit agents de différents métiers autour de la sobriété, afin de faire émerger des actions dans leurs domaines respectifs. Ce type de démarche rappelle que les arbitrages ne relèvent définitivement plus des seules directions informatiques : les pratiques d’achat, de conservation des données et les usages collaboratifs engagent une diversité de directions et de métiers.
Et en ce sens, pour les collectivités, l’enjeu consistera plus que jamais, dans les mois à venir, à articuler plusieurs niveaux d’action : réduire l’empreinte de leur propre système d’information, intégrer des exigences de responsabilité dans les projets numériques et faire de ces critères une composante de la gouvernance territoriale. Comme le montre ce bref aperçu, des ressources méthodologiques deviennent de plus en plus accessibles. Mais les situations locales, les compétences disponibles et les priorités politiques diffèrent fortement d’un territoire à l’autre. Le besoin de retours d’expérience et de partage devient donc de plus en plus fort. Des dispositifs comme ceux des Interconnectés ou de l’Ademe offrent des espaces pour confronter les démarches et éviter que chaque territoire ne reparte de zéro : nul doute que, pour passer à l’échelle et décliner les plus belles réussites, il sera nécessaire de démultiplier ces confrontations et ces possibilités d’accompagnement. Un sujet épineux alors que les négociations autour du budget 2027 laissent entrevoir la possibilité de pressions toujours plus fortes sur les moyens consacrés aux collectivités.
Dorian MARCELLIN pour GreenTech forum.