Avec l’augmentation rapide des besoins de calcul, l’IA impose de plus en plus dans le débat public le sujet de la responsabilité des infrastructures, de la consommation et de la production d’énergie, de la souveraineté et de la politique industrielle. C’est dans ce contexte qu’a été rendu public le 21 septembre, le rapport mené par une mission d’information du Sénat, qui formule seize recommandations pour accompagner le développement de l’IA tout en limitant son impact environnemental.
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Le sujet n’est évidemment pas franco-français. D’ailleurs, le même jour, à New York, le secrétaire exécutif de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, Simon Stiell, cité par Le Monde, appelait les acteurs de l’IA à démontrer que ses bénéfices peuvent compenser ses coûts. « Si l’intelligence artificielle est capable de résoudre en quelques jours un problème mathématique vieux de quatre-vingt-dix ans, elle peut faire davantage pour répondre aux défis climatiques. » Le responsable onusien ajoutait toutefois que l’IA contribue surtout pour l’instant à dégrader la situation en termes de réchauffement climatique tout en alourdissant les coûts énergétiques.
Le constat de départ des sénateurs est désormais bien documenté. L’essor de l’IA risque de modifier en profondeur la répartition de l’empreinte environnementale du numérique. Alors que les terminaux occupaient une place prépondérante dans les travaux sénatoriaux de 2020, les centres de données prennent désormais progressivement une importance croissante. Certains sites dédiés à l’IA peuvent atteindre des puissances de 100 MW, voire 1 GW, contre environ 10 MW pour un centre de données classique. À l’échelle mondiale, leur consommation électrique devrait de plus fortement progresser d’ici à 2030, principalement du fait de la démocratisation de l’IA.
La consommation devient donc un poids croissant aux côtés de la production du matériel elle-même, car cette évolution s’accompagne de besoins croissants en eau, en foncier et en minerais critiques. L’utilisation de processeurs graphiques dont la fabrication mobilise des ressources limitées devient ainsi un objet de tension. Baptiste Perrissin Fabert, directeur général délégué de l’Ademe, résumait cette évolution lors de son audition devant le Sénat. Pour lui, avec l’IA, « la consommation d’énergie et d’électricité prendra le pas sur l’impact environnemental de la fabrication des terminaux », rapporte Public Sénat dans son compte rendu sur la présentation du rapport.
Toutefois, l’empreinte carbone reste très dépendante du lieu d’implantation des infrastructures et du mix électrique qui les alimente. C’est à partir de ce constat que le rapport sénatorial développe un angle particulier, presque paradoxal : réduire l’empreinte environnementale de l’IA française dans son ensemble pourrait notamment passer par l’accueil de davantage de centres de données sur le territoire, à condition que ces infrastructures présentent de bonnes performances environnementales. Autrement dit, quitte à voir se développer les usages de l’IA, il y aurait du sens à le faire dans les datacenters les plus qualitatifs en termes environnementaux, même si cela ne dédouane pas de la problématique de l’effet rebond par ailleurs.
La première recommandation du rapport invite ainsi à encourager l’implantation en France de centres de données durables et à favoriser leur utilisation par les fournisseurs de modèles de langage, au moyen d’un cadre réglementaire européen incitatif. Le rapport propose parallèlement d’accélérer leur raccordement au réseau électrique et de renforcer leur intégration dans les territoires.
L’argument repose notamment sur le mix électrique français, largement décarboné. Une partie des capacités de calcul actuellement utilisées pour les usages français est hébergée hors de l’Union européenne, notamment en Amérique du Nord. « Accueillir davantage de centres de données peut contribuer à diminuer l’empreinte carbone de nos usages numériques », explique Guillaume Chevrollier, sénateur de la Mayenne et l’un des auteurs du rapport, cité par Le Monde. Cette proposition ne constitue toutefois pas, dans le rapport, un blanc-seing donné au développement des infrastructures. Les sénateurs insistent sur les besoins de planification, l’acceptabilité territoriale et la nécessité d’intégrer les centres de données dans les territoires, notamment en valorisant leur chaleur fatale et en prenant en compte leurs consommations d’eau et leur occupation foncière.
L’autre dimension clé du rapport se situe dans les avantages qu’aurait la France au développement d’une « IA frugale ». Au-delà des infrastructures, les sénateurs s’intéressent aux modèles eux-mêmes et aux usages. Le rapport recommande notamment de soutenir les petits modèles d’IA spécialisés, considérés comme moins consommateurs de ressources, de renforcer le soutien aux entreprises innovantes et d’utiliser la commande publique comme levier pour flécher les choix vers ces systèmes d’IA « responsables ». Il propose également de lancer une politique européenne ambitieuse en faveur d’une IA frugale, pouvant aller jusqu’à la création d’un « Airbus de l’IA ». De quoi donner une dimension industrielle à la vision de la sobriété en matière d’intelligence artificielle.
Pour les sénateurs, la sobriété peut d’ailleurs devenir une caractéristique recherchée d’un produit ou d’une infrastructure. Les entreprises capables de concevoir des modèles moins gourmands, des outils d’optimisation, des systèmes de refroidissement plus performants, des infrastructures adaptées ou des solutions permettant de mesurer précisément les consommations pourraient ainsi trouver dans cette contrainte un marché en développement et, in fine, un avantage compétitif. Le sénateur du Morbihan, Simon Uzenat, l’un des rapporteurs, estime ainsi précisément que la réglementation environnementale ne doit pas être considérée comme un frein, mais comme une opportunité dans une vision à moyen et long terme.
Reste une difficulté majeure : il est encore compliqué de mesurer précisément l’empreinte environnementale de l’IA. Le rapport relève la difficulté à distinguer la consommation imputable à l’IA de celle des autres usages numériques, ainsi que le manque de transparence des grands fournisseurs de modèles. Les rares publications existantes utilisent par ailleurs des méthodologies différentes, ce qui rend les comparaisons difficiles. À partir de ce constat, l’idée serait donc de confier à l’Arcep la définition des informations environnementales que les fournisseurs de modèles de langage devraient rendre publiques, dans le respect du secret des affaires. Le rapport recommande également un standard européen commun d’évaluation de l’empreinte des grands modèles de langage et la création d’un « écoscore ». Objectif : homogénéiser progressivement les indicateurs. Une fois les performances environnementales mieux documentées, le choix d’un modèle d’IA pourrait en tenir compte plus facilement, au-delà de ses performances fonctionnelles, de son prix ou de sa sécurité. Une telle standardisation pourrait faire entrer la consommation de ressources dans les critères d’architecture et d’achat des organisations utilisatrices.
La France dispose déjà d’un cadre réglementaire construit par exemple autour de la loi Reen, de référentiels d’écoconception et d’un mix électrique largement décarboné. Elle possède également des acteurs technologiques capables de travailler sur les modèles, les infrastructures et les outils de mesure. Mais est-ce suffisant pour faire du pays un leader en matière d’IA responsable ? Tous ces ingrédients manquent encore de structuration : pour le Sénat, un effort politique est nécessaire pour que l’avance réglementaire et méthodologique puisse se transformer en avantage économique.
Dorian MARCELLIN pour GreenTech forum.