Directeur Numérique Responsable du groupe SNCF, Xavier Verne explique comment l’entreprise étend sa démarche au-delà de son socle environnemental traditionnel, en y intégrant la confiance, l’accessibilité et les achats responsables.
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J’ai accepté d’y participer parce que le GreenTech Forum occupe une place importante dans l’écosystème du numérique responsable en France et en Europe. L’événement s’adresse à des publics qui disposent de leviers d’action : décideurs, directions des systèmes d’information, pilotes de transformation et acteurs engagés dans la sobriété numérique.
Ce qui m’a frappé, c’est l’engagement collectif derrière cet événement. Les membres du comité donnent du temps pour réfléchir au programme, souvent en coulisses, sans bénéfice direct évident. Ils participent aux réunions, confrontent les points de vue et cherchent à construire un contenu utile pour les visiteurs.
L’édition 2026 me semble particulièrement intéressante, car elle doit s’adresser à des publics aux niveaux de maturité très différents. Certaines organisations découvrent encore le numérique responsable, tandis que d’autres cherchent à approfondir leurs pratiques. Le programme doit donc permettre à chacun de s’orienter rapidement, avec des formats plus concrets, des ateliers et des sessions qui réduisent la distance entre intervenants et participants. J’apprécie aussi l’ouverture vers des thèmes connexes, comme la souveraineté numérique, la low tech ou les limites planétaires. Ces sujets éclairent les arbitrages du numérique responsable, même s’ils n’en relèvent pas directement.
Nous essayons progressivement de structurer notre démarche autour de la RNE (responsabilité numérique des entreprises). Ce vocabulaire ne fait pas encore l’objet d’un usage totalement partagé, mais il permet de couvrir plusieurs dimensions.
Nous distinguons trois volets. Le premier concerne la confiance, avec des sujets qui touchent aujourd’hui à l’autonomie stratégique, à la souveraineté des États et aux nouvelles contraintes règlementaires qui pèsent sur les entreprises. Le deuxième porte sur l’accessibilité, l’inclusivité et, plus largement, le numérique pour tous. Le troisième relève de l’environnement, qui constitue le socle historique de notre démarche au sein du groupe SNCF.
Sur ce dernier volet, nous regardons les terminaux, les infrastructures télécoms, les centres de données, l’hébergement et les équipements numériques présents dans nos activités quotidiennes. Le groupe SNCF dispose d’un réseau télécoms important, à la fois en propre et en prestation. SNCF Réseau commercialise également une partie de ses infrastructures fibre via sa filiale Terralpha.
Au-delà des infrastructures internes, nos clients interagissent avec notre présence numérique dans les gares (écrans d’information, bornes) et dans les trains (Wi-Fi, équipements opérationnels).
Les postes d’impact sont assez classiques, même si les télécoms prennent une place plus élevée que dans d’autres entreprises, car nous disposons de notre propre réseau. Les terminaux représentent également un poste important, compte tenu du périmètre ferroviaire et du nombre d’agents équipés pour orienter les voyageurs, assurer l’information en gare et à bord, ou réaliser leurs missions sur le terrain.
Nous avons également un volet significatif lié à la prestation intellectuelle, ainsi qu’un poste important sur les logiciels. De plus en plus d’outils métiers ne sont plus développés intégralement en interne. Nous achetons des progiciels ou des solutions éditeurs, que nous paramétrons ensuite pour répondre à nos besoins.
Notre bilan carbone informatique couvre ces différents postes. La prestation intellectuelle et le matériel représentent une part importante suivis par l’hébergement et les, l’hébergement une part moins élevée et les télécoms entre 3 et 5 %. Le reste regroupe des postes plus diffus.
L’intelligence artificielle commence à apparaitre dans nos bilans, avec une trajectoire de croissance. Nous avons donc mis en place des outils de mesure et de surveillance spécifiques.
J’encourage les organisations à réaliser leur bilan carbone informatique, à le faire auditer et certifier, à l’inclure dans le bilan carbone global de l’entreprise et à comparer leurs résultats. Plus nous identifions précisément les sources d’émission, plus cela traduit une maturité interne ou une meilleure transparence des fournisseurs. À partir de ces données, nous pouvons travailler collectivement à la réduction des impacts.
Nous avons expérimenté pendant deux ans et demi avant d’industrialiser notre approche. Nous ne voulions pas imposer aux projets une grille uniforme avec cinquante indicateurs environnementaux. Les enjeux ne se présentent pas de la même manière selon les projets.
Nous avons donc développé une application interne - en low code - appelée GreenZen. Elle permet à un projet d’identifier en une heure les thématiques de numérique responsable qui le concernent et les indicateurs à suivre. L’objectif consiste à proposer une démarche proportionnée, adaptée au contexte métier et exploitable par les équipes.
Prenons comme exemple un projet de renouvellement de bornes en gare. Dans ce cas, le matériel occupe une place majeure. Nous devons regarder ce qui peut être réutilisé, ce qui doit être remplacé et ce qui peut être évité. Nous devons aussi examiner l’IHM (interface homme-machine), les écrans et les choix technologiques retenus pour les utilisateurs.
Dans un projet de renouvellement de progiciel, les questions diffèrent. Nous regardons l’hébergement, le niveau de licences, la transparence de l’éditeur, l’usage éventuel de l’IA, l’architecture logicielle, les modules activés ou désactivables, ou encore l’adaptation des ressources aux variations saisonnières de notre activité.
Nous cherchons une métrique environnementale qui parle au métier. Cela peut prendre la forme du coût environnemental d’une transaction ou d’une session utilisateur. Cette approche permet aux équipes de disposer de leviers concrets pour réduire l’impact. À ce jour, plus de 150 projets sont déjà passés dans Green Zen. L’application entre désormais dans une phase d’industrialisation afin d’être intégrée au cœur de l’émergence des projets IT.
Je précise d’abord mon périmètre. Je suis responsable du volet environnemental, pas de la décision globale de déploiement d’un usage IA. Pour évaluer cet impact, nous regardons trois dimensions : les émissions de CO₂e, la consommation électrique en kilowattheures et la consommation d’eau.
La donnée électrique présente un intérêt particulier. Elle est moins facilement manipulable que certaines données carbone, qui peuvent dépendre de choix de comptabilité, de compensation ou d’approches market-based. Nous commençons aussi à regarder l’eau, dont les volumes peuvent se révéler significatifs selon les cas.
Nous avons publié notre propre calculatrice, Impact IA, que nous envisageons de partager plus largement en licence Creative Commons. Elle s’accompagne d’un guide méthodologique d’environ 70 pages. Notre objectif consiste à aller au-delà de l’estimation de l’inférence (l’usage d’un modèle pour produire une réponse) et de mieux couvrir l’entraînement des modèles.
Les entreprises utilisent de plus en plus des systèmes de RAG (Retrieval-Augmented Generation). Elles ajoutent leurs propres documents à un système IA pour obtenir des réponses plus contextualisées, avec des besoins de traçabilité, d’indexation et de contrôle. Ces usages génèrent des émissions spécifiques qu’il faut examiner.
Pour les chefs de projet, Impact IA prend la forme d’une petite application que nous pouvons prendre en main en une dizaine de minutes. Elle donne une première estimation. Ensuite, chaque entité peut définir ses seuils d’alerte en fonction de son contexte.
Certains projets fondés sur de grands modèles généralistes sont destinés à être déployés à grande échelle, parfois auprès de milliers de collaborateurs. Les facteurs de multiplication deviennent alors déterminants.
À l’inverse, certains projets plus ciblés relèvent bien de l’IA générative, mais concernent peu d’utilisateurs ou s’appuient sur un modèle spécifique peuvent avoir un impact limité. Dans ces cas, notre calculatrice peut aussi rassurer les chefs de projet. Il faut leur transmettre les bonnes pratiques de base, sans leur imposer des réductions disproportionnées.
La SNCF applique historiquement une grille d’achat dans laquelle la partie RSE représente 20 % de la notation. C’est déjà intéressant, mais nous constatons qu’il faut aller plus loin, en particulier auprès des éditeurs de logiciels.
Pendant longtemps, certains éditeurs répondaient qu’ils étaient hébergés chez les GAFAM, sans disposer eux-mêmes d’une traçabilité suffisante sur les lieux d’hébergement ou les impacts associés. Les grands fournisseurs cloud ont progressé. AWS, Azure et Google proposent désormais des calculatrices carbone, même si leur qualité varie. Cela permet aux éditeurs de logiciels de fournir davantage d’ordres de grandeur.
Notre objectif consiste à renforcer les exigences de transparence environnementale dans nos clauses d’achat. Nous n’allons pas demander l’impossible, mais des éléments connus, comme une ACV (analyse de cycle de vie) annuelle ou des données permettant de comprendre d’où viennent les émissions.
Cette transparence doit ensuite déboucher sur des actions concrètes. Si un module IA intégré dans un logiciel acheté n’est jamais utilisé, nous pouvons décider de le désactiver. Si certains workloads (charges de travail applicatives) sont hébergés dans une zone qui ne correspond pas à nos attentes, nous pouvons discuter d’un rapatriement dans un pays européen bénéficiant d’une électricité faiblement carbonée.
Les achats deviennent ainsi un levier de dialogue avec les fournisseurs. Ils doivent nous aider à identifier les émissions, à comparer les options et à définir des lignes de conduite communes pour les années à venir.
Xavier Verne est Directeur Numérique Responsable du groupe SNCF et membre du Comité de programme de GreenTech Forum 2026
Auteur de l'article : Fabrice Deblock pour GreenTech forum