L’essor de l’IA et des datacenters place le numérique face à ses limites physiques. Pour Fabrice Bonnifet, Président du C3D et de GenAct, et membre du comité de programme du GreenTech Forum, les entreprises devront arbitrer entre performance, sobriété et usages essentiels, dans un contexte de tensions croissantes sur l’énergie, l’eau et les ressources.
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Le numérique doit se regarder comme n’importe quelle autre technologie : il peut produire des effets utiles, de bons usages, mais aussi hélas générer des mésusages. La question porte donc autant sur son utilité réelle que sur leurs conséquences éthiques, sociales et environnementales.
Avec le numérique, cette vigilance devient particulièrement nécessaire, parce que les technologies progressent toujours plus vite que les cadres de régulation. Nous le constatons avec l’intelligence artificielle (IA), dont les effets dépassent déjà le seul champ technique. Elle soulève des sujets d’emploi, de désinformation, de santé mentale, de manipulation des images, de fausses informations, de propriétés intellectuelles et de concentration économique autour d’acteurs disposant de moyens financiers considérables.
Deux voies permettent de limiter ces dérives. La première relève de la réglementation, à condition qu’elle dispose de moyens d’application et de sanction. La seconde relève de l’éthique : certaines pratiques peuvent rester légalement possibles tout en demeurant discutables du point de vue de l’intérêt collectif.
Le GreenTech Forum s’inscrit dans cette réflexion. Il permet de rappeler que le numérique ne peut pas seulement être évalué à travers ses promesses d’efficacité ou d’innovation. Il doit aussi être analysé à partir de ses impacts réels, de ses conditions matérielles de production et de ses limites physiques.
Le numérique reste trop souvent perçu comme immatériel. Or il s’appuie sur une infrastructure très matérielle : des équipements, des réseaux, des centres de données, des métaux, de l’eau, de l’énergie et des sites industriels. Cette réalité physique demeure ignorée par une grande partie des utilisateurs, y compris par certains professionnels du secteur.
L’empreinte environnementale du numérique ne peut donc pas se réduire à une question d’usage logiciel ou de sobriété individuelle. Elle renvoie à une chaîne complète, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à l’exploitation des infrastructures et leur traitement en fin de vie. Les ordinateurs, les serveurs, les terminaux, les réseaux et les systèmes de refroidissement dépendent tous de ressources naturelles limitées.
Cette limite physique devient de plus en plus visible avec la multiplication des projets de centres de données et de gigafactories. Beaucoup de projets annoncés risquent de ne pas aboutir, ou de devoir être interrompus, faute de ressources disponibles. Les tensions ne concernent pas seulement le foncier ou les procédures administratives. Elles portent aussi sur l’accès à l’électricité, à l’eau et aux matières premières.
Le numérique responsable commence donc par cette prise de conscience : derrière chaque service numérique, il existe une infrastructure industrielle, une consommation énergétique et une pression sur les ressources naturelles.
Oui, car les infrastructures numériques, en particulier les centres de données, nécessitent une alimentation électrique continue. Elles ne peuvent pas dépendre uniquement d’énergies intermittentes. Le soleil et le vent apportent des capacités de production utiles, mais ces machines ont besoin d’un flux stable, sans interruption, y compris sans microcoupure.
Cette exigence crée des conflits d’usage. Dans certaines collectivités, des interrogations apparaissent déjà : faut-il mobiliser l’énergie disponible pour alimenter des centres de données, des activités de production, des hôpitaux ou des systèmes liés à l’alimentation ? À mesure que les besoins en puissance de calcul progressent, ces arbitrages deviendront plus visibles.
L’intelligence artificielle accentue cette tension. Les projections de consommation électrique liées à l’IA atteignent des niveaux considérables. La consommation mondiale actuelle est située autour de 440 à 500 TWh (soit la consommation de la France) et des projections à 2 300 TWh sont prévues à l’horizon 2030. Ces ordres de grandeur posent une question simple : ces usages justifient-ils un tel niveau de mobilisation énergétique ?
La réponse ne consiste pas à rejeter l’IA dans son ensemble. Certaines applications peuvent rendre de vrais services, notamment dans le secteur de la santé qui est toujours mis en avant pour justifier les investissements. En revanche, utiliser l’IA pour tout et n’importe quoi va conduire à une impasse. Il convient donc d’introduire davantage de discernement technologique (par de la démocratie, via des conventions citoyennes) et flécher les usages vers les applications les plus pertinentes.
L’approche doit rester systémique. Il ne suffit pas d’isoler les équipements, le cloud, les données ou les applications, car ces dimensions interagissent entre elles. Une entreprise doit donc regarder simultanément ses usages, ses infrastructures, ses terminaux, ses pratiques d’achat, ses modèles d’exploitation et les effets sociaux de l’automatisation.
L’intelligence artificielle impose aussi une lecture économique. Les entreprises s’y intéressent d’abord parce qu’elles cherchent à rester compétitives face à des concurrents susceptibles de l’utiliser plus vite ou plus efficacement. Dans la réalité opérationnelle, l’enjeu de survie économique prend souvent le dessus sur l’enjeu environnemental, car la compétitivité se traite à court terme alors que l’impact écologique s’inscrit davantage dans le moyen et le long terme. Le problème étant qu’à force de croire que l’on peut encore attendre pour prendre en compte l’environnement, nous allons passer des points de bascule irréversibles qui conduiront l’humanité vers un effondrement de plus en plus inéluctable.
Cette dynamique produit aussi des effets sociaux. Les professions intellectuelles qualifiées se trouvent exposées : juristes, comptables, développeurs, consultants, métiers de l’informatique et fonctions d’analyse. Les jeunes diplômés et les profils moins expérimentés risquent de subir plus fortement cette transformation, car certaines tâches d’entrée de carrière, répétitives ou standardisées, peuvent déjà être automatisées par l’IA.
L’entreprise doit donc arbitrer entre compétitivité, impact environnemental et responsabilité sociale. Le numérique responsable ne peut pas se limiter à réduire quelques consommations. Il doit intégrer les conséquences économiques et humaines des choix technologiques.
Une entreprise contributive ne cherche pas seulement à satisfaire ses actionnaires et ses clients. Elle doit aussi contribuer à la régénération du premier capital de toute entreprise : le capital naturel, en restaurant notamment les puits de carbone ou des zones affectées par l’érosion de la biodiversité. Le capital naturel, qui n’entre pas dans les bilans, constitue pourtant la base de toute activité économique, y compris pour les entreprises qui se présentent comme immatérielles.
Dans le numérique, cette logique doit conduire à sortir d’une simple démarche de réduction d’impact. L’amélioration continue ne suffira jamais, car les volumes augmentent toujours plus vite que les gains d’efficacité. Il faut donc travailler sur les modèles économiques eux-mêmes : prolonger la durée de vie des équipements et vendre seulement leurs usages, favoriser la réparation, développer le réemploi… Bref, mettre en œuvre une approche de pérennité programmée circulaire.
Les entreprises utilisatrices de numérique, c’est-à-dire toutes les entreprises, doivent être plus prescriptives de matériels durables et exiger le recours à l’économie de la fonctionnalité et de la coopération.
Le modèle de propriété des équipements doit évoluer. Pour les photocopieuses, les entreprises achètent déjà un service de copie, tous les matériels et devices informatiques doivent évoluer vers ce modèle. Cela incitera les fabricants à faire durer leur matériel, car chaque minute supplémentaire d’usage créera de la valeur pour eux, sans avoir à organiser leur obsolescence, comme nous le constatons aujourd’hui pour favoriser le réachat.
Fabrice BONNIFET est Président du C3D et de GenAct et membre du Comité de Programme de GreenTech Forum 2026.
Auteur de l'article : Fabrice Deblock pour GreenTech Forum