RESILIENCE

"La France dispose de vrais atouts sur le numérique durable, mais ne les valorise pas assez"

Juin 2026

Renaud Heluin préside l’association Green IT, née en 2022 à partir du collectif Green IT actif lui, depuis 2004. L’association est composée de bénévoles experts qui agissent pour une société où le numérique est utilisé de façon durable.

Est-on aujourd’hui mieux préparé en France à relever les défis du numérique responsable sur lesquels votre organisation sensibilise depuis plus de 20 ans maintenant ?

Pas encore suffisamment. Il existe aujourd’hui une meilleure connaissance du sujet, davantage d’outils, de référentiels, d’acteurs engagés, et même une vraie avance française sur le numérique durable. Mais entre la connaissance et le passage à l’acte, il reste un vrai blocage. Dans les entreprises, on observe encore une forme de sous-évaluation, voire d’incompréhension, sur l’impact réel des métiers du numérique. Beaucoup se disent que ce n’est pas le pire sujet en termes d’impact, que d’autres organisations font pire, que d’autres pays sont bien plus problématiques… ou se disent que la contrainte n’existe pas vraiment. Tant qu’il n’y a pas d’obligation forte, notamment au niveau réglementaire, la dynamique restera trop lente par rapport aux enjeux. Le sujet est perçu comme un « ralentisseur » alors qu’il devrait être vu au contraire comme une chance de devenir plus résilient.

Quelle relation faites-vous entre la volonté d'avoir une stratégie de sobriété en matière de numérique responsable, et l'impact positif que cela peut avoir en termes de résilience ?

Le lien est direct. La sobriété n’est pas seulement une question d’écologie ; c’est aussi une question de maîtrise. Quand une organisation fait le choix de mieux concevoir, d’optimiser, de mesurer et de ne garder que ce qui répond à un vrai besoin, elle reprend la main sur son système, ses usages et son devenir. À l’inverse, plus elle s’en remet à des acteurs dominants, plus elle sera pieds et poings liés avec eux, avec tout ce que cela implique. Elle finira alors par accepter des hausses de coûts, une dépendance architecturale ou économique, et une perte de contrôle. Et elle sera en plus face à une boite noire concernant son impact sur l’environnement par exemple. La sobriété, au fond, permet de réduire cette perte de maîtrise et donc de construire une entreprise plus durable dans le temps.

Cet enjeu est-il plus visible encore avec l’accélération massive autour de l'intelligence artificielle ?

L’IA rend la dépendance beaucoup plus visible, parce qu’elle concentre à la fois des enjeux de coûts, de puissance de calcul, d’infrastructures et de maîtrise des usages. Beaucoup d’organisations se branchent directement sur un LLM externe sans trop réfléchir, puis découvrent ensuite le coût au token, la dépendance technique ou la difficulté à revenir en arrière. Il y a aussi un effet d’emballement : l’envie de suivre la tendance, de « l’avoir fait », pousse à intégrer l’IA trop vite, sans préparation suffisante. Or il faut d’abord se demander si le besoin est réel, puis se donner les moyens de bien utiliser l’outil. Sinon, on consomme beaucoup d’énergie et de ressources pour peu de valeur utile.

Les directeurs du numérique des entreprises, notamment les DSI, sont-ils suffisamment mobilisés sur ces sujets ? Leur direction générale les poussent-elles vraiment à aller vers le numérique responsable ?

Pas vraiment, ou pas dans le bon sens. Les DSI subissent souvent une pression contradictoire : d’un côté, une exigence de vitesse et de productivité ; de l’autre, une attente de prudence et de maîtrise. Dans les faits, beaucoup d’équipes doivent aller vite, livrer vite, intégrer vite, et cela détruit la qualité des choix. Le time to market devient l’ennemi du numérique durable. Les directions générales poussent parfois à afficher une posture de modernité, mais sans toujours donner le temps, les moyens ni la discipline nécessaires pour faire les projets vraiment proprement. Résultat : on déploie avant d’avoir testé, validé et compris les risques, au sens global et en particulier en matière d’impact et de numérique responsable.

Pourquoi est-ce si difficile pour les organisations, notamment les plus grandes, d'entrer dans une logique de sobriété ?

Parce que cela oblige à arbitrer sur des sujets difficiles et à renoncer à certains réflexes. Tant qu’on croit vivre dans un monde sans contrainte apparente, on peut facilement rajouter de la RAM, ouvrir un abonnement supplémentaire ou empiler des fonctionnalités sans se poser de question. On veut aller vite et que tout soit facile. L’abstraction du cloud, des plateformes et des services managés efface la matérialité des choix. On ne voit plus l’impact concret, donc on pense moins à la vision globale. Il y a aussi une logique de confort : repousser le problème et la responsabilité à un autre acteur, à l’hyperscaler, au fournisseur, ou même à demain. Là encore, beaucoup d’acteurs se disent qu’ils ne sont pas les pires, que d’autres entreprises ou pays ont plus de responsabilité… La sobriété demande l’inverse : regarder en face les impacts, simplifier, réduire, former, et accepter que faire mieux soit parfois moins spectaculaire… mais en définitive plus solide.

La France a-t-elle de vrais différenciateurs à proposer en matière de numérique responsable selon vous ? Est-ce suffisamment reconnu ?

Oui, il y a de vrais atouts. La France dispose d’un tissu d’associations, d’acteurs, de référentiels, d’outils d’évaluation et de compétences reconnues sur le numérique durable. L’Europe apporte aussi un cadre réglementaire plus favorable à certaines exigences de responsabilité, et un contexte énergétique globalement plus cohérent pour développer des solutions sobres. Le problème, c’est que ces atouts sont encore insuffisamment valorisés. Il faudrait davantage soutenir des champions européens, favoriser des solutions qui gardent la valeur sur le territoire, et faire du numérique responsable un levier de souveraineté et de compétitivité. Aujourd’hui, on choisit trop souvent des dépendances qui finissent par coûter plus cher, au sens économique comme au sens stratégique et écologique.

On a l'impression très nette qu'il y a un recul actuellement sur la prise de conscience réalisée ces 10 dernières années en matière de numérique responsable. Est-ce que cela vous inquiète ?

Oui, bien sûr cela m’inquiète, parce que j’ai vraiment l’impression que des acquis repartent en arrière sous l’effet de la mode technologique, notamment autour de l’IA. Pendant quelques années, le numérique responsable montait dans les priorités ; aujourd’hui, il est de plus en plus relégué derrière de nouveaux récits technophiles. Mais le problème, ce n’est pas seulement le bruit médiatique : c’est aussi le fait que beaucoup d’entreprises savent ce qu’il faudrait faire, sans le traduire dans les actes. Le recul tient donc autant à une perte d’attention qu’à une forme de renoncement. Et ce renoncement devient préoccupant parce que, dans le même temps, les délais climatiques, eux, se raccourcissent ; on ne les évitera pas.

Quel message passeriez-vous aux équipes IT concernant les objectifs de l'association Green IT et ses besoins ?

Je dirais d’abord : rejoignez-nous, ou au moins soutenez ce travail. L’association avance grâce à des gens qui donnent du temps, bénévolement, pour produire de la mesure, des analyses, des bonnes pratiques et des référentiels utiles à tout l’écosystème. Ce travail est utile, mais il repose sur peu de moyens et beaucoup d’engagement personnel. Les entreprises peuvent aider de plusieurs façons : en s’impliquant dans des associations comme la nôtre, en partageant leurs retours d’expérience, en aidant à faire avancer les méthodes, ou simplement en faisant vivre ces sujets dans leur propre organisation. Le message de fond est simple : on ne fera pas bouger les lignes sans des personnes pour porter concrètement la cause au niveau individuel et collectif.

Renaud Heluin, président de l’association GreenIT.

Auteur de l'article : Dorian Marcellin pour GreenTech forum.